Vers la résilience alimentaire du Groenland : réseaux, pratiques et adaptation aux changements globaux
Les défis relatifs à l’alimentation et l’environnement sont de plus en plus reliés, a fortiori dans des contextes de remise en cause des systèmes productifs alimentaires intensifs et déterritorialisés. En raison de son éloignement des principaux circuits mondiaux de distribution alimentaire, des prix des denrées en moyenne 36 % plus élevés au Groenland qu’au Danemark en 2016 (Burchardt, 2019) et du réchauffement climatique trois à quatre fois plus rapide en Arctique que dans le reste de la planète (GIEC, 2023 ; Rantanen et al., 2022), le Groenland constitue un laboratoire pertinent pour confronter les stratégies de résilience alimentaire et environnementale.
Lever le voile sur le rôle, les dynamiques et les acteurs de la résilience alimentaire en lien avec les processus de transition, de reterritorialisation et d’autonomisation implique de prendre en compte les stratégies de relocalisation et de diversification des productions alimentaires afin de répondre aux transitions alimentaire (Loudiyi et al., 2022a, b) et environnementale que connaît le Groenland. Parler de résilience en géographie revient à envisager les risques et les perturbations environnementales, politiques et sociales qui remettent en question l’organisation territoriale des sociétés (Adger, 2000). Or, dans l’imaginaire occidental, le Nord est assigné à un conservatoire d’une wilderness et d’un froid menacé par le changement climatique (Benediktsson, 2007, 2008, 2014 ; Chartier, 2018 ; Delmas, 2014 ; Laslaz et Girault, coord., 2020). Ces changements environnementaux ont des conséquences sur l’alimentation, et notamment sur les pratiques de chasse et de pêche groenlandaises (Arnason, 2007 ; Danto et al., 2023 ; Ford et Goldhar, 2012), des pratiques que les acteurs locaux tentent de conserver par des politiques de patrimonialisation (Parmantier, 2023b et 2024 ; Poiret, 2020 ; Ren et Becker Jacobsen, 2023). Toutefois, ces perturbations interviennent dans des sociétés qui disposent de capacités d’adaptation et qui se représentent comme adaptables (Michel-Guillou et al., 2017). En ce sens, la résilience ne sera pas entendue comme le retour à un état initial après un choc comme l’envisagent les sciences de la nature (Holling, 1973), mais comme la capacité d’une société à s’adapter à une pression environnementale, socio-économique ou politique par la diversification, l’auto-organisation et l’apprentissage (Dauphiné et Provitolo, 2007). En l’occurrence, la résilience alimentaire constitue une politique, un objectif et un processus de renforcement de la sécurité alimentaire au travers de l’augmentation des capacités de production nationale (Parmantier, 2023c) et de la sécurisation des importations mondiales (Brial et al., 2022 ; Chang, 2009), dépassant ainsi les limites de l’autonomie alimentaire et du libre-échange.
Ainsi, la question de la résilience alimentaire au Groenland sera appréhendée à la fois au prisme de la production agricole, de la capture cynégétique et de la cueillette, mais aussi de la capacité des acteurs locaux à transmettre un patrimoine menacé, composé des savoirs (territoires des animaux, sites de cueillette, connaissance des plantes médicinales) et savoir-faire (découpe, conservation et préparation des prises cynégétiques et halieutiques) indispensables au maintien d’un lien culturel avec les racines inuit des populations autochtones. Ces compétences traditionnelles (bien que modernisées) jouent un rôle crucial dans la résilience alimentaire, en permettant aux communautés de maximiser l’utilisation des ressources disponibles et de s’adapter aux changements environnementaux et socio-économiques.